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4 mois

Plus que quelques semaines

Rencontre du comité de travail #04-4325


Date :Aujourd'hui
Local : C-2269
Sujet : Présentation d'un fournisseur en vue de l'acquisition d'un système informatisé de distribution de médicaments.

Tout d'abord, la présentation des membres. Bonjour, mon nom est… je travaille au département… etc. Puis le vendeur se présente. Je tairai son nom par respect pour ses descendants, et les descendants de ses descendants.

Devant nous, la première diapo de son PowerPoint s'affiche sur l'écran. Et d'une voix tremblotante, il s'élance:

- Ok alors, ça c’est notre.. euh, c’est la compagnie qui on a plusieurs centres.. qu'on a installé des cabinets de, surtout le marché. Canadien en Ontario. On a pénétré le marché canadien, on a été rachetés par.. euh.. depuis c'est ça.

Et là le vendeur saisit la souris, pour avancer d'une diapo, et se met à la promener dans les airs, telle une baguette de sorcier africain, le visage mystifié devant le pointeur sur l'écran qui le nargue, inébranlable. Le pointeur le domine.

- Voyons.. que c'est ça.. euh, scusez. Voyons..

Un peu gêné, un des notres lui tend une perche.

- Laissez la souris sur la table.

- Ah! ok! Merci! c'est beau! ok! alors..

Et s'en suit une des présentations les plus bizarres que j'ai jamais vues..

[Comité de travail]
- Quels sont les avantages de votre proposition par rapport aux concurrents ?

[lutin perdu dans un costume de vendeur]
- Euh.. ben c'est notre.. l'affaire de distribution, où tu mets ta main. Pis y'a une.. euh une dose qui tombe, c'est fait pour être dispensé une.. un médicament, une à la fois, c'est safe, y'a, c'est en métal.. je.. c'est ça.

[comité de travail]
- Est-ce que le logiciel est en français ?

[personnification de l'incertitude et de l'abstrait]
- Laissez-moi vous montrer.. non.. c'est pas là, c'est pas ça. Oui, c'est en anglais, la traduction devra se faire en décembre 2008. Mais j'ai eu un communiqué des boss, si on gagne le contrat, on peut peut-être accélérer la traduction. C'est sur! C'est possible de le faire. Probablement avant, mais c'est possible si on, si vous achetez y'a moyen.

[comité de travail]
- Quelle est la procédure si une infirmière doit retourner un médicament non-utilisé ?

[preuve universelle des ratés de l'évolution]
- J'ai.. y'a une raison. L'écran tu touches, y'a une raison à faire un choix. Tu pèses sur.. Par exemple patient vomit!! Tu pèses dessus. Sur la raison. Y'a c'est le déchet. Dans la boîte. C'est de la sécurité. euh.. la.. c’est..

[Puis le vendeur bloque. Il dit plus rien. Malaise général. Moi je souris.]

- Ça va ?

[gouttes de sueur sur le front du vendeur]

- Euh.. oui. Scusez. J'ai.. On continue ?

Et c'est là que je pars à rire. Tout le monde me regarde. Je ris de bon coeur, détendu, en remerciant dans mes pensées la vie qui nous offre parfois de si beaux moments. Merci la vie! Je regarde le vendeur. Dans ses yeux, le vide total. J'ai l'impression de voir le mur derrière à travers lui. Ahhh.. j'ai le gout de me lever et d'aller le flatter un peu. Derrière les oreilles, comme mon chat. Ça le détendrait surement. Cette pauvre petite bête perdue dans un univers trop complexe. Mais non.. c'est pas grave.. mais non, tout va bien.. oui.. c’est ça.. Je suis sur que je sentirais ses ron-rons sous mes flatte-flatte.

Après quelques secondes de silence, le chef du comité décide que c'est assez.

- Bon! Pas de questions ? Ok! Merci à tous d'avoir été là. Merci, merci. Bonne fin de journée. Merci.

Poignées de mains, remerciements et on quitte la salle. Tous en silence. Personne ne sait exactement ce qui vient de se passer. Moi non plus.

C'est pas grave. C'était beau.

La pluie, l'esprit et la réalité

C'est vendredi, c'est gris et il pleut doucement sur le béton du pavillon en construction devant ma fenêtre. Et il vente. Des rafales qui fouettent les arbres et leurs feuilles déjà épuisées par l'automne.

Je lis Hesse, qui écrit sur son enfance. Il s'en dégage une nostalgie rafinée, le souvenir d'une époque intense, tourmentée et heureuse à la fois.

Dans mes oreilles, le kamancheh de Kayhan Kalhor vibre une première fois, avec une élégance grave et puissante. Cet ancêtre perse du violon possède un ton sublime, légèrement rauque et parfois fiévreux, capable de véhiculer une transe propice à la méditation.

Hesse raconte le retour d'un long voyage, les retrouvailles avec le village de sa jeunesse, la maison ancestrale. Le jardin, la musique de sa soeur, les coups pendables de son frère et ses nuits à penser, devant la fenêtre de sa chambre, enivré d'un vent chaud qui caresse les champs et dévale les collines sylvestres, se nourrissant du parfum des fleurs et des fruits murs.

C'est à ce moment précis que Shujaat Khan effleure son oud. Étrangement, la touche perse s'harmonise parfaitement à ma lecture et les mots de Hesse prennent soudain un goût plus riche. Le duo Khalor et Khan improvise une première tentative, au pas lent mais cadencé, s'aventurant chacun paresseusement vers des routes sinueuses et se rejoignant de temps à autre dans un exercice de découverte et d'admiration mutuelle.

Les pages défilent devant mes yeux et mon âme s'abandonne au récit, entraînée par le rythme soutenu du raga, de plus en plus complexe et raffiné. La beauté, le désir, la passion, chaque sentiment que l'auteur a pris soin de coucher sur papier prend naissance devant mes yeux et s'inscrit dans mon coeur. Chaque corde qui vibre éveille mes sens. Mon esprit s'ouvre et j'acquiers l'intime conviction de ressentir avec exactitude la moindre pensée de l'auteur. Gavés par la cadence du rythme qui s'accélère, mes sens se gorgent et tout influx fusionne dans un sentiment général d'harmonie suprême. Jusqu'à ce qu'un frisson me parcourt et me détourne violemment.

Le téléphone..

Merde!

Je ferme le livre, j'enlève mes écouteurs et je réponds. Je me mêle dans mes mots, je déblatère quelques banalités. Un fragment d'absurdité. La réalité.

Quand j'y repense, j'en garde une drôle d'impression. Le sentiment d'un détachement physique presque total accompagné d'une lucidité spirituelle éblouissante. Suivi d'un coït interrompu.

Et puis, en passant, Hesse avait raison.
La réalité est cette chose qui ne peut en aucun cas nous satisfaire et qui ne peut être implorée ni révérée en aucune circonstance, car elle n'est que le résultat d'un hasard, le déchet de l'existence. Et nous n'avons pas d'autre moyen de changer cette réalité toujours décevante, minable et sinistre, que celui de nier son existence et de lui montrer que nous sommes plus forts qu'elle.

Chronique - "L'heure du Bonnheur"


Hier j'ai croisé un phénomène qui mérite mention.

Une personne qui fait un drôle de job. En fait, en termes ministériels, je crois que ça s'intitule quelque chose comme "Secrétaire de Direction". L'offre d'emploi doit contenir une description bien intelligente du genre rédaction de textes, gestion d'agenda, etc. Mais en réalité, il en est parfois tout autrement!

Portrait de Ginette, 6'2", 205 lbs, Secrétaire de Direction.

Ginette a un beau bureau, une grosse chaise bien douillette, une plante verte et un fond d'écran avec un palmier et du sable blanc.

Ginette tape sur le clavier, répond au téléphone, et quand arrive l'heure du lunch elle sifflote l'air de Star Académie sur fond de fan du micro-ondes qui chauffe son spag aux boulettes. C'est bon un ptit spag aux boulettes, mais il faut le brasser. Parce qu'il sort toujours bouillant tout autour du tupperware et tiédasse au centre.

Bref, Ginette mène une vie normale. Bien tranquille, sans passion, sans excès de folie.

Ou bien.. en est-il vraiment ainsi ?

Il s'avère que de temps à autre, l'établissement ou Ginette travaille devient l'hôte d'une réception. Une délégation de ci, un colloque de ça, bref un paquet de gens qu'il faut accueillir, asseoir, divertir et nourrir. La cafétéria prépare alors un immense buffet dans une salle adjacente et lorsque quelqu'un a faim, il peut se lever, sortir et venir manger un morceau. Avec un ptit café. Bien sur, toute cette nourriture doit être supervisée par un employé de l'établissement, question d'image et de bonnes manières. Et cette tâche revient à...

eh oui. La Secrétaire de Direction.

Petits pains aux oeufs, au jambon, olives et petits cornichons..
Comme un enfant devant un comptoir à bonbons.

Salades aux macaronis, ptites tranches de viandes froides et pâtés..
Toute la journée.

Assise derrière la grande table, Ginette se délecte avec soin. Elle prend tout son temps, respire lentement et les yeux à moitié ouverts, savoure chaque bouchée avec un doux sentiment d'éternité..

Le buffet durera la journée entière, renfloué et rafraîchi sans cesse par de nouveaux arrivages de la cafétéria.

Croissants, biscottes, gâteaux et tartelettes..
Pas de lunch au micro-ondes aujourd'hui, pour Ginette.



Là dessus, bonne journée à tous. Et spécialement à toi, Guile!

Confessions d'une infirmière


Vous aimez la vie ? Venez faire un tour dans les couloirs d'un hôpital. On va vous faire changer d'idée. Des visages ternes, pâles et veineux, des yeux moribonds, une jaquette pastel et la couche aux fesses. De pâles copies d'êtres humains usés qui ne survivent qu'aux dépens d'appareils infiltrés par tous leurs orifices. Des gens qui avaient autrefois une dignité, une passion, une vie. Des gens aujourd'hui oubliés par leur famille, seuls, fragiles et apeurés.

Et puis, quelque part au coin d'un corridor, dans une chambre sur une civière, il y a Mme Georgette. [nom fictif]

Hospitalisée, Georgette a besoin d'une infirmière pour aller aux toilettes. Mais plutôt que de tirer le cordon, elle attend que l'une d'entre elles effectue sa tournée. Elle ne veut pas déranger, Georgette. Elle aime discuter, parle de tout avec tout le monde, pendant des heures. La maladie fait son chemin, mais Georgette a les yeux qui brillent.

Georgette a un secret.

Georgette.. elle aime les feuilletés aux huîtres.

Les pilules, la maladie, la douleur, tout ça n'est qu'un mauvais moment à passer. Parce qu'en ce moment, Georgette goute déjà le bonheur qui l'attend. Elle en rêve avec un appétit mordant. Elle va se le flancher ce délicieux feuilleté aux huîtres!! Elle en parle et j'en salive. Un putain de feuilleté aux huîtres vient de prendre le dessus sur tout le reste!!

Georgette a le cancer.

Feuilleté aux huîtres 1 : Cancer 0.

Voilà!


Il faut gouter la vie.

Go Юлія!

De temps à autre, une étincelle jaillit dans la vie politique d'une nation et brille d'une aura fragile mais si persistante qu'on ne peut qu'y entrevoir le présage d'une ère nouvelle. Mon petit côté est-européen m'incite à vous partager ici ma politicienne préférée, Юлія Володимирівна Тимошéнко (Yulia Tymoshenko). Segment biographique gracieuseté de mon temps libre ce matin.

Ph.D en économie, Yulia fait ses premières marques avec le succès d'un réseau de clubs vidéo au temps de la perestroïka en '89. On imagine l'appétit russe pour les succès kitsch américains après des années d'isolement :) Elle devient par la suite très riche dans le secteur des ressources naturelles et d'un élan fulgurant, fonde un parti qui prend la tête de l'Ukraine - ex-province la plus riche de l'URSS. Pour contrer l'énorme pression de la Russie, elle écrit plusieurs articles particulièrement critiques envers Poutine dans les journaux économiques internationaux. Poutine la boude. Puis, dans une saga épique de lutte au pouvoir, Yulia se fait mettre à la porte de son parti pour avoir essayé de limiter l'emprise économique des grandes oligarchies du pétrole et du gaz naturel!

Way to go!!

Aujourd'hui she's back!! Et cette semaine elle est bien partie pour reprendre la tête du parlement! Alors.. dans un pays ou la politique est un métier dangereux - le PM actuel, Viktor Yushchenko, a failli mourir dans une affaire d'empoisonnement louche qui sentait la russie - je lui souhaite de cultiver son idéalisme et sa passion, de continuer à souffler l'espoir de jours meilleurs dans le coeur de ses compatriotes!

GO Yulia! :)

En cas de victoire, je m'engage à descendre une Horilka!
-Vodka ukrainienne sur fond de lait, avec miel et poivre.